Lundi 23 août / Trani – Monopoli

Le soleil levant éclaire la cathédrale d’une lumière magnifique lorsque nous sortons du port de Trani tôt (avant 7 heures). La mer est plate comme un lac et pas un souffle de vent ne perturbe sa surface. Les couleurs sont estompées, dans un camaïeu de gris clair bleuté. 
Nous continuons notre progression vers le sud. La côte est basse et plate. Des serres brillent dans les campagnes, entrecoupées par des villes industrielles surmontées de grues de chantiers ou des ports de commerce et de clochers. Par moment des effluves industrielles nous atteignent. Quelques pêcheurs tentent le poisson. 
Nous passons la grande ville de Bari, puis la curieuse cité de Polignano A Mare sur son plateau rocheux, où nous avions d’abord pensé nous arrêter. Mais le tarif pratiqué par la marina, digne d’une chambre d’hôtel quatre étoiles, nous a découragés. 
Nous continuons donc notre route jusqu’à Monopoli. La digue du port est bien protégée par des blocs de béton. Dans le port, nous trouvons seulement une place sur le ponton d’un chantier. Le cadre immédiat n’est pas génial. Mais la ville ancienne présente les mêmes jolies caractéristiques que les précédentes. Monuments de pierre blanche, rues étroites et dallées, plantes et fleurs dans des pots, linge aux fenêtres, accès à la mer colonisés par les baigneurs, restaurants, glaciers, boutiques de souvenirs…. Une particularité néanmoins, quasiment tous les volets et persiennes sont peints en vert.
Les bateaux amarrés à côté de nous dansent aussi, au gré des remous provoqués par les passages dans le port et peut-être l’entrée insidieuse de houle. Même le ponton agite ses vieilles planches. Nous allons être bercés cette nuit.
Au monopoly italien, nous n’achèterons pas le port de Monopoli.

Mardi 24 août / Monopoli – Brindisi

Nous n’avons pas envie de rester plus que nécessaire à ce ponton chantier de Monopoli. Nous décanillons de bonne heure. Une fois de plus les prévisions météo se sont plantées. Une bonne houle nous attend hors du port et nous accompagne jusqu’à Brindisi. La côte est le plus souvent basse et assez peu attractive. Nous sommes très soulagés de pénétrer dans l’immense bassin à l’abri de la très longue digue du port de Brindisi. Faute de place à la marina du centre ville, nous nous dirigeons vers celle qui est proche du vieux et massif château fortifié. L’accueil est cordial et même davantage. Greta, une jeune femme qui travaille à la marina, fait la promotion du coin et nous arrange illico presto la location d’une voiture pour la demi-journée. 
Nous partons pour Alberobello où se concentrent sur deux collines des centaines de « trulli », édifices coniques en pierres sèches, dont l’origine remonte au 15e siècle. Pour contourner une loi royale qui interdisait de construire des bâtiments, les paysans édifièrent des petits abri de pierres sèches, qui pouvaient être rapidement et facilement démontés, si nécessaire. Puis la loi fut abrogée mais l’habitude persista et persiste encore pour le bénéfice du tourisme. La zone est très bien exploitée et les visiteurs très nombreux.
Retour à Brindisi via Locorontondo et Ostuni, par des collines principalement couvertes d’oliveraies bien entretenues et de vignobles. Certains oliviers pourraient être millénaires, tant leurs troncs noueux sont massifs.
Dans la marina, Emile avise un autre Moody 45 DS sur le ponton voisin. Nous lui rendons une petite visite et prenons quelques photos d’améliorations ingénieuses, que nous pourrions bien adopter. Greta nous fournit les coordonnées du propriétaire russe. Il est absent mais accepte par mail de correspondre.

Mercredi 25 août / Brindisi – Santa Maria Di Leuca

L’objectif en partant de Brindisi était Otranto, dont les guides et notre ami Benoit nous avaient venté la beauté de la cathédrale entre autres monuments. La mer était un peu formée mais plus calme que la veille et nous avons atteint Otranto vers treize heures. Il n’avait pas été possible de contacter le port pour réserver une place, nous comptions donc sur la chance pour nous en procurer une. Mauvais signe, certains voiliers étaient à l’ancre dans le port. Pourtant, nous avons avisé plusieurs places libres le long des pontons. Mais dès que nous avons fait mine de nous y introduire, quelqu’un s’est empressé de nous faire des grands signes et nous crier « private ». Il a bien fallu se rendre à l’évidence, nous n’aurions pas de place à quai. Soit nous devions jeter l’ancre dans le port, mais l’annexe était dégonflée sur le pont du bateau, donc il faudrait rester à bord, soit passer notre chemin. C’est ce que nous avons fait avec un petit regret pour les visites manquées. 
Nous avons quitté l’Adriatique pour retrouver la mer ionienne. Nous avons poursuivi jusqu’à l’extrême pointe du talon de la botte, Santa Maria di Leuca. La côte est magnifique, très rocheuse, assez haute et percée d’innombrables déchirures et grottes très exploitées touristiquement. D’ailleurs une flottille de petits bateaux amenait sans relâche des vacanciers pour contempler ces oeuvres de la nature. Le haut des falaises était verdoyant et incrusté de quelques belles maisons avec vue sur mer imprenable (en face c’est l’Albanie).
A partir d’Otranto, le ciel s’était bien chargé de nuages sombres et nous avons essuyé notre première averse depuis le début de notre saison. Puis tout d’un coup le gros nuage s’est dégonflé et le soleil est revenu, après l’orage et les coup de tonnerre. Mais une fois amarrés à S. Maria di Leuca, de gros nuages noirs lanceurs d’éclairs et de coups de tonnerre ont à nouveau obscurci le ciel, sans pluie cette fois. Ils ont disparu  aussi rapidement que le précédent ensuite.
Nous étions au ponton entre un voilier abandonné et en fort mauvais état d’un côté et un petit voilier français de l’autre, avec un jeune couple de français un brin hippie et leur chien à bord. Les installations de la marina était assez minimales et l’emplacement bien agité par le passage des vedettes de touristes. La principale curiosité du lieu semble être l’escalier de Mussolini (monumental, voulu par le Duce pour que les arrivants sachent que l’Italie, ça se mérite!). Nous avons donc décidé d’y rester dormir une seule nuit et de partir pour la grande traversée du golfe de Tarente, dès le lendemain matin tôt.

Jeudi 26 août / Santa Maria Di Leuca – Crotone

En avant pour le saut d’un bout à l’autre de la voute plantaire italienne. 
Au départ à 6h30, la mer est formée mais sans plus et nous voilà partis au rythme d’une tranquille balade à vélo, loin de la côte, dans le grand bleu. Enfin bleu-gris avec quelques orages, qui ne tardent pas à désorganiser la surface de la mer, pour produire un bon chaos, assez rapidement. Nous nous relayons entre le poste de veille et la couchette et prenons notre mal en patience. Le vent forcit encore à l’approche de la côte. Des plateforme d’extraction de gaz restent imperturbable, les pieds dans l’eau. La côte se rapproche et nous pensons être bientôt à l’abri. 
Crotone offre deux infrastructures portuaires, l’une pour les professionnels et l’autre pour les plaisanciers. Mais cette dernière est déconseillée, car la mer et le vent s’y engouffrent. Emile préfère donc jeter un coup d’oeil au port de commerce. Hélas, les quais sont trop hauts et le seul qui pourrait être acceptable est dédié à la station service. Nous faisons demi-tour et ressortons affronter la mer, le temps de rejoindre le port de plaisance. En effet, l’eau y est bien agitée et surtout le vent y souffle très fort. Avec le handicap de la forte prise au vent (fardage) du Moody, il s’avère très difficile de manoeuvrer correctement pour prendre la place qu’on nous indique. Nous finissons par y renoncer, non sans mal. Nous ressortons une nouvelle fois en mer, pour retourner au port de commerce. Une grosse vedette est maintenant amarrée au quai de la station service. Nous nous installons contre le quai, derrière elle, et nous sommes autorisés à y rester pour la nuit. Ouf! Il est 19h50, la journée a été bien longue et bien éprouvante. Les troupes sont épuisées. Petit dîner rapide et saut de l’ange dans la couchette.

Vendredi 27 août / Crotone – Le Castella

Adios Crotone! Que nous n’aurons donc pas visitée. Nous sortons du port pour retrouver la mer, ses vagues et ses moutons. Heureusement notre trajet est plus court aujourd’hui (3 heures environ). Nous passons près d’une plateforme gazière qui semble désaffectée. La côte est rocheuse, hérissée de nombreuses éoliennes (plus d’une centaine, la côte est bien ventée). Nous franchissons le Capo Colonna puis le Capo Rizzuto et juste derrière se cache Le Castella, notre destination. Nous sommes bien contents de nous mettre à l’abri de la mer désordonnée et du grand vent. Mais le tout petit port est plein à craquer. Nous tournons en rond, car l’étape suivante est trop lointaine. 
Un employé finit par nous faire signe de nous amarrer à couple d’un bateau de la « Polizia Provinciale ». Cette pratique d’être à couple semble rare ici, mais est souvent pratiquée en Bretagne, donc pas un problème pour nous. Peu de temps après un autre bateau au pavillon britannique tourne lui aussi désespérément dans le port et vient finir également à couple contre notre bord. Le jeune couple est espagnol et voyage au long cours en télé-travaillant. Emile remercie le marinero par une bouteille de Graves qu’on avait en stock. Tout content, il part avec son trophée, sous les invectives de ses collègues prétendument jaloux.
Nous partons faire de petites courses dans le village aux maisons assez souvent inachevées ou abandonnées. Ici rien de typique et les rues ne sont même pas très propres. Nous sommes désormais en Calabre, région assez pauvre. Mais nous avons besoin d’une pause dans notre progression soutenue et chahutée des derniers jours et décidons de rester encore le lendemain sur place.

Samedi 28 août / Le Castella
Journée récupération au Castella ce samedi, alors que tous les petits bateaux du port sortent chargées de familles en maillot de bain. 
Emile a réussi à nous brancher sur l’électricité et un tuyau d’eau. J’ai pu libérer le bateau de sa gangue de sel. En fin d’après-midi nous sommes allés manger une glace dans le seul bar gelateria du village. Au retour nous avons vu un voilier cahoter en direction du port. La plupart des petits bateaux étaient déjà rentrés se mettre à l’abri. Bien sûr il n’y avait toujours pas de place pour cet « étranger » et il a fini par se coller à notre bord. Les occupants étaient un couple de retraités anglais très remontés contre le « Brexit » qui les oblige à sortir de l’espace Schengen tous les trois mois. Ils sont partis du Texas, où ils avaient essuyé un cyclone avec quelques dégâts à l’arrière, ont traversé l’Atlantique jusqu’en Espagne, sont remontés en Angleterre, puis ont emprunté la Seine, des canaux et sont ressortis en Méditerranée. La partie française a duré deux mois, mât couché sur le pont, bien sûr. Ensuite Corse, Italie et il leur reste quinze jours pour atteindre la Croatie pour quitter la zone Schengen. Ils veulent suivre la même route que nous, dans l’autre sens jusqu’en Grèce et hiverner le bateau en Turquie. Ils étaient charmants et nous ont offert un verre de vin pour discuter de pont à pont (que j’ai accepté).
Nous leur avons dit souhaiter partir à six heures et ce matin ils étaient sur le pont pour nous libérer et prendre notre place.

Dimanche 29 août / Le Castella – Rocella Ionica

Désolée pour le réveil si matinal! 
Ne le sois pas, moi, je vais me recoucher!
Me répond l’anglaise du « Sol Purpose » à couple, en nous souhaitant bon vent.
En fait moi aussi, après avoir rentré les pare-battages et les amarres et mitraillé le splendide lever de soleil, je finis ma nuit dans la couchette du carré, pendant que le capitaine veille. Il n’y a pas grand monde sur l’eau. Un gros orage gonfle derrière nous et tente de nous rattraper, mais il glisse sur le côté et se désagrège rapidement.
Des montagnes assez hautes se dessinent dans l’arrière pays. Puis une très, très longue plage borde le littoral. Quelques rares hôtels en profitent pour déployer parasols et transats, bien alignés.
La marina de Rocella Ionica se vante de ses services 24h-7j. Il suffira d’appeler un mile avant l’entrée au port et nous vous accueillerons. Emile a beau appeler à la radio et au téléphone, personne ne répond et personne ne se présente quand nous entrons dans le port. Certains cat-ways sont hors de service, à demi écroulés. Nous avisons une place le long d’un quai et nous en approchons. Une femme sur une grosse vedette nous crie qu’ils vont partir dans une heure. Mais ils ont largement la place de sortir et nous persistons dans notre manœuvre. Le bateau amarré au quai, devant est français. Son skipper vient attraper les amarres. Il est en colère contre l’employé de la station service qui n’a pas levé le petit doigt pour l’aider à s’amarrer. Il est seul à bord et avec le grand vent, il a abimé son bateau et s’efforce maintenant de réparer. 
Nous nous rendons au bureau de la marina. Alors que nous approchons, l’employé sort et ferme la porte pour s’installer au bar en face. Il nous dit que le bureau rouvrira à dix-sept heures et s’en va. Décidément le service annoncé est vraiment une publicité mensongère. Par contre en fin d’après-midi, les marineros parcourent de long en large les quais en voiture pour faire payer les plaisanciers. Dommage, le cadre est sympa, dans une pinède odorante et sous la protection d’un antique château fortifié, perché sur son piton rocheux.
Le soir, le quai devient la promenade préférée de dizaines de promeneurs, curieux. Nous sommes les oiseaux rares qui se déplacent avec leur nid et qui agrémentent leur conversation.